L’identité nationale et la religion
Autor: Prof. emerit Jean-François Tétu • Rubrica: Istoria Clipei • Feb 2010Le 8 février, s’achève en France un débat sur « l’identité nationale », voulu par le gouvernement. Idée bizarre s’il en est :
Qu’est-ce que la France ? Qu’est ce qu’un Français ?
A ces deux questions, il semble facile de répondre : territorialement, la fin de la première guerre mondiale, rétrocédant les annexions allemandes
de 1870, a fixé les frontières que nul ne conteste ; politiquement, la Révolution de 1789 a établi une République (et proclamé les droits de l’homme), qu’on ne remet plus en cause depuis 1875 ; juridiquement enfin la nationalité française, qui privilégie le « droit du sang »,
contrairement au droit allemand (« droit du sol »), n’est pas en cause. Alors, pourquoi ce débat qui a fait couler beaucoup d’encre ?
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En vue des prochaines élections régionales, l’actuel parti au pouvoir (l’Union pour la Majorité Présidentielle) cherche à rallier un maximum de voix issues de l’extrême droite. Or, en France comme en beaucoup d’autres endroits, l’extrême droite, toujours conservatrice, est aussi fortement xénophobe, cette xénophobie se centrant actuellement sur la population immigrée d’origine arabe, et cherchant une légitimité dans le rejet de la religion musulmane, actuellement deuxième religion en France.
Comme ce débat est public, il y avait, 8 jours avant la fin officielle du débat, 50 000 contributions écrites sur le site du ministère.
Or un journaliste du Monde Nabil Wakim, a montré que 38,5% des analyses et commentaires contiennent au moins un mot clé lié à l’immigration et à l’Islam. Si on veut bien observer que le président Sarkozy a voulu un ministère «de l’immigration ET de l’identité nationale», il n’y a rien là que de très logique. Mais cette logique est inquiétante car ce débat sert en fait de défouloir à de multiples formes de racisme très élémentaire, dont on ne sait que trop à quelles aberrations cela conduit. Et le fait que le site officiel ait déjà accueilli 500.000 visiteurs est inquiétant, quand on voit le succès de la rubrique «communautarisme», la plus visitée.
La question qui se pose en France actuellement est donc en fait celle-ci: pourquoi cette focalisation sur l’islam, et cette obsession des minarets, relancée par le referendum suisse qui succède, dans l’histoire de la France d’avant 1789, à la phobie des synagogues, qui ne devaient pas être visibles de l’extérieur? Probablement pour deux raisons.
La première est liée à ce qui est de l’ordre du «visible»: une mosquée qu’on ne voit pas, oui, (il y en a 2000 en France), mais un minaret, non (il n’y en a que 20, et souvent très discrets)! En revanche il y a 100.000 clochers en France, dont l’entretien est à la charte de l’Etat, qui ne peut vraiment pas les maintenir tous en bon état depuis 1905, mais ce n’est pas non plus ce qui est en cause.
De fait, le débat s’est focalisé sur l’Islam, et a été exacerbé par le port de la «burqa», ou «niqab», ce voile intégral qui ne permet pas de voir le visage de la femme. Que peut-on en dire?
D’abord cela ne touche qu’un très faible nombre de femmes en France, quelques centaines tout au plus, issues de la mouvance salafiste, la branche la plus fondamentaliste de l’Islam; ce phénomène, dit l’anthropologue Dounia Bouzar «est du ressort des psychiatres et de la lutte anti-sectes»; pourtant, le gouvernement souhaite faire voter une loi qui l’interdise, alors qu’une simple réglementation des services publics permettrait de l’éliminer sans heurt : les signes «religieux ostensibles» ont déjà été interdits à l’école depuis 2004; il suffirait d’en faire autant pour tous les services publics, transports publics, par exemple, et aussi tous les services où il est simplement normal de voir le visage de son interlocuteur.
Et bien non! Le gouvernement veut interdire le port de la burqa dans la rue, au nom de l’ordre public, stigmatisant ainsi le comportement individuel assez délirant de quelques femmes ou familles que la quasi totalité des musulmans de France réprouve parce que l’Islam ne l’a jamais demandé. Si donc une part importante des hommes politiques au pouvoir veut l’évincer de la rue, cela ne peut pas être sérieusement lié à l’ordre public: le vêtement plus qu’excentrique, et provoquant, des punks et punkettes, il y a peu d’années, ne menaçait pas davantage l’ordre public, et il a disparu de lui-même, comme toutes les aberrations du même ordre. La rue n’est pas un bal costumé, chacun le sait. Si donc une véritable crispation se fait jour à ce sujet, c’est qu’il s’agit d’autre chose, qui constitue la deuxième raison.
Le racisme anti-Noir, anti-Arabe, ou anti-Juif est l’expression d’un seul et même rejet de l’autre, supposé différent. Et comme il est devenu impossible, rationnellement, de s’avouer raciste, il faut trouver une autre justification: c’et l’idée, promue par Samuel Huntington, du «choc des civilisations » qui contribue tant à la peur américaine du terrorisme islamiste. Et comme la population d’origine arabe est plutôt bien intégrée en France (sauf pour l’emploi) comme le montre la quantité des mariages «mixtes», il faut donc autre chose. Devant le port, très marginal, de la burqa, on pourrait se contenter de dénoncer «cette continuation de la culture du harem qui a, aujourd’hui, gagné les rues», comme le dit Wassyla Tamzali, ancienne directrice du droit des femmes à l’Unesco; on pourrait dénoncer l’atteinte à l’intégrité physique des femmes, bref dénoncer l’aliénation à laquelle certaines femmes se soumettent.
Mais on dresse le fantôme d’une population potentiellement terroriste, et à coup sûr ennemie de la civilisation. En transformant ce vêtement en problème politique, on fait de la religion le moteur d’une différence inassimilable, et on stigmatise ainsi toute une population, et toute une culture, ce qui ne laisse rien augurer de bon lorsque cela devient le cœur d’un débat sur l’ « identité nationale ». Pendant la seconde guerre mondiale, l’occupant nazi tentait d’apprendre aux Français à quels signes on peut «reconnaître un juif». Ce seul souvenir devrait appeler à plus de modération.



